Mélanie Lerat

Moussa Sarr
En Métamorphose
24 janvier > 23 mars 2015
Musée des Beaux Arts d’Arras
« Un scorpion demande à une grenouille de le conduire sur son dos de l’autre côté de la rivière. Il lui promet de ne pas la piquer, car alors, ils couleraient tous les deux. La grenouille accepte. Mais incapable de contrôler sa nature profonde, le scorpion finit par la piquer mortellement affirmant que son geste est irrépressible : sa nature est ainsi. » Fable africaine
« Lorsque l’âme est agitée, la face humaine redevient un tableau vivant » Guillaume Duchenne de Boulogne
Dans The frog and the scorpion (2012), Moussa Sarr mime la défense et la prédation animale dans un même temps. Il accompagne les mouvements de son corps et de son visage par des sons aussi proches du cri animalier que ceux du kung fu. Sa vidéo est conçue comme un uppercut tant l’image est forte et la mise en scène économe : sans dire une seule parole intelligible, seul face à la camera, devant un fond neutre, dénué d’accessoires.
Ses vidéos sont de courte durée, sans temps mort. Les images sont immédiatement compréhensibles.
Moussa Sarr construit, oeuvre après oeuvre, une véritable rhétorique des gestes et des expressions. Celle-ci fait écho aux théories des passions du XVIIème siècle.
Reprenant le Traité des passions de l’âme (1649) de Descartes, Charles Le Brun, alors directeur de l’Académie royale de sculpture et de peinture, réalise plusieurs conférences sur l’expression des passions. Il relie chaque type d’émotion à une réaction physiologique particulière, influençant de manière incontrôlable et prédictible les mouvements du corps et les traits du visage. Les muscles du corps agissent mécaniquement sous l’effet des nerfs, eux-mêmes guidés par le cerveau. S’inspirant des sources historiques comme du théâtre de l’époque (celui de Corneille notamment), La Reine de Perses aux pieds d’Alexandre Le Grand de Le Brun (1660) illustre bien son intérêt pour l’étude de la diversité des expressions humaines. Le corps, les mains et le visage d’Alexandre expriment autant la compassion, la clémence, l’amitié que la civilité. Les corps agenouillés et les visages des femmes perses illustrent une gamme étendue d’émotions, de la supplique à la peur. Dans le contexte de la Contre-réforme catholique, les corps ont pour fonction de frapper les esprits, d’émouvoir et de convaincre par leur éloquence. Au XIXème siècle, le médecin photographe Duchenne de Boulogne publie en 1862 les Mécanismes de la physionomie humaine ou analyse électro physiologique de l’expression des passions.
Dans ces expériences, il utilise la stimulation électrique pour identifier les muscles dont la contraction ou le relâchement créent les mimiques faciales caractéristiques de chacune des émotions.
Dans The frog and the scorpion de Moussa Sarr, la fable peut également s’apparenter à la parabole philosophique renvoyant à une réflexion sur l’individu, son existence au monde et ses peurs.
Elaborant seul ses mises en scène face à un miroir, Moussa Sarr crée des autoportraits renvoyant au statut de l’artiste, à ses questionnements mais également à une forme d’introspection commune à chaque être.
On trouve chez Charles Le Brun une description méticuleuse de l’effroi : « le sourcil s’élève par le milieu ; ses muscles sont marqués et enflés, et baissés sur le nez, qui se retire en haut aussi bien que les narines ; les yeux fort ouverts ; la paupière de dessus cachée sous le sourcil ; le blanc de l’oeil empoisonné de rouge ; la prunelle égarée se place vers la partie inférieure de l’oeil ; (…) les cheveux hérissés ; (…) et le tour des yeux pâle et livide… ».
Lors de sa résidence au musée des Beaux-Arts d’Arras, Moussa Sarr a créé une nouvelle série de photographies, Corpus Delicti, inspirée du tableau du peintre catalan Pere Borrell del Caso, Escapando de la critica, réalisé en 1874 (collection Banco de España, Madrid). Dans ce trompe-l’oeil figure un jeune garçon visiblement apeuré, qui s’échappe d’un (faux) cadre. Compris métaphoriquement, celui-ci peut symboliser les conventions sociales, artistiques, le jugement implacable de la société sur les actes, l’apparence ou les réactions de chacun. Empruntant un terme de jurisprudence signifiant littéralement « le corps du délit », Moussa Sarr se met en scène comme surpris en train de graffer un mur, à l’intérieur même d’un cadre de tableau doré appartenant aux collections historiques du musée d’Arras. Pris dans un flagrant délit artistique immortalisé par le geste photographique : son visage exprime la peur face à une menace planante.
Fable populaire africaine, Le scorpion et la grenouille possède une morale sombre qui pourrait se résumer ainsi : la bonté n’infléchit pas la perversité car l’instinct (animal) prédomine et le déterminisme est implacable.
Sur le ton du jeu, le recours à l’animal permet aussi d’interroger non sans une certaine gravité la nature humaine, l’inné et l’acquis, la codification des comportements, les relations de force entre les individus pouvant conduire à la violence. Se jouant des stéréotypes, L’orgasme du singe (2007) ou Corps d’esclaves (2013),deux autres vidéo-performances, témoignent d’un engagement proche du combat social et politique, celui d’un jeune artiste noir né en Corse. Dans l’une, jouant avec les plans rapprochés, l’artiste imite les cris et la gestuelle prétendument liés à la jouissance de l’animal. Dans l’autre, il est attaché en hauteur, entravé par des chaînes, pendant qu’un homme portant des gants de boxe, lui porte des coups. Plus récemment dans la série de photographies Invisible man, Moussa Sarr joue sur la disparition de son propre corps noir dans un vêtement blanc.
Si le spectateur est libre de toute interprétation, les références aux clichés et à l’histoire de la communauté noire l’interpellent et le conduisent à réfléchir sur l’identité, la discrimination, la violence envers l’autre. Dans ses théories, Charles Le Brun a mis en parallèle les traits des hommes et leurs caractères suggérant une forme de déterminisme physique, une prédestination implacable.
Cette méthode, la physiognomonie, théorisée au XVIIème et au XVIIIème siècle, conduit à codifier les caractères en fonction des types physiques et à édicter des stéréotypes du genre humain, un des fondements des préjugés raciaux. Dans cette même perspective déterministe, Le Brun a également théorisé les rapprochements entre les traits humains de ceux des animaux. Charles Darwin le mentionne d’ailleurs dans son introduction de L’Expression des émotions chez l’homme et les animaux, en 1887.
Mis en scène avec une précision méticuleuse et esthétisante, le corps de l’artiste, l’image de soi, tient une place centrale dans ce combat quasi autobiographique, dans cette fable sociale et politique. Dans ces vidéos, l’homme et l’animal se confondent, tout comme le rire et le malaise : le recours à de courtes vidéo-performances et au détournement des stéréotypes pourraient conduire le jeune artiste à la facilité, mais c’est au contraire sa meilleure arme.
Mélanie Lerat – Conservatrice au Musée des Beaux Arts d’Arras
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